Le défi de préserver flexibilité et relation directe en période de distanciation physique

Un certain risque se présente à mettre le « visage du fermier » à même les produits. En effet, les mesures d’éloignement social posent un bon défi pour ce système basé sur le lien étroit entre la ferme et ses abonnés. On ne voudrait pas perdre les avancées des dernières années qui ont permis de conjuguer efficacité, flexibilité et satisfaction. Geoffroy Ménard, agroéconomiste au CETAB+, lançait le 18 mars dernier sur la liste de discussion du RJME : « Les mesures de confinement pourraient affecter les points de chute où les gens vont se servir. Je vois donc un intérêt à se tourner vers la livraison à domicile et les petits points de chute préassemblés et déposés. » S’est enchaînée une série d’échanges en ligne et de communications personnelles dont voici quelques extraits :

« Personnellement, la livraison à domicile, c’est le plan Z.  Cependant, on va probablement adopter le service à l’auto au point de chute l’été prochain. On fait des paniers préassemblés, donc ça ne sera pas plus d’ouvrage pour nous de mettre dans des sacs à bretelles en plastique, que dans un bac. […] Ce ne sera pas aussi convivial que lorsqu’on sympathise en personne avec nos abonnés, mais dans les circonstances, je pense que c’est le mieux. […] Je prévois 150 abonnés à mon plus gros point de chute, donc c’est sûr que je vais devoir prévoir de la main-d’oeuvre en conséquence.  Mais je pense que c’est quand même moins d’effort que de livrer à domicile. Mais s’il n’y a pas d’autres options, oui, on va livrer à domicile. »

Étienne Goyer, Le Jardin du Village (Caplan, Gaspésie; 18 mars 2020)

« De mon côté, comme on fait des paniers bio de printemps à la ferme dès le début du mois de mai, on va changer pour une formule « sans contact » où les paniers seront préparés d’avance et déposés directement dans le coffre de l’auto de nos abonnés, au stationnement. […] Je considère cette formule de service à l’auto uniquement pour les paniers bio de printemps, parce que ça commence dans un mois et qu’on va clairement encore être dans le gros de la crise et de la distanciation sociale et qu’on n’a pas encore de lignes directrices claires sur ce qu’on doit faire. Et aussi parce que je veux rassurer les abonnés. […] Pour cet été, je planche sur d’autres solutions parce que ni moi ni mes abonnés n’ont envie du retour aux paniers préassemblés. Du trouble pour nous – ça prend un temps fou à faire – et de l’insatisfaction pour les abonnés – c’est pas tout le monde qui aime le fenouil ou même les betteraves… Alors on est dans l’incertitude, dans l’attente de lignes directrices. Je vais faire ça pour les paniers de printemps (40 abonnés), mais ce n’est pas encore décidé pour la saison principale (presque 400 abonnés). »

Antoine Gendreau-Turmel, ferme de La Coulée douce (Saint-Antoine-de-Tilly, Chaudière-Appalaches; 1er et 2 avril 2020)

« Je préférerais aussi ne pas prémonter les paniers tout comme mes abonnés. Je crois que pour plusieurs clients « convaincus », ça ne les dérange pas d’avoir un panier prémonté. Par contre, afin de rejoindre une clientèle plus large, d’offrir plus de flexibilité et même de sauver du temps de prémontage, j’adore la formule mini-marché. Cette formule demande un peu de temps et de calcul à mettre en place, mais une fois bien réglée, pas plus difficile à gérer et finalement, la plupart des clients le préfèrent. J’espère donc qu’avec la situation actuelle, nous serons en mesure de garder cette formule, même si nous devrons fort probablement y ajouter des mesures sanitaires. »

Cassandre Veillette, La boîte à légumes (Sherbrooke, Estrie; 2 et 3 avril 2020)

Antoine Gendreau-Turmel et son point de chute à la ferme sous forme de paniers libre-service semi-dirigé (2012 et 2018)

Pour Mylaine Massicote de l’entreprise Des Jardins d’en haut qui vend essentiellement via deux marchés publics à Montréal, un passage aux paniers est difficilement envisageable. « Tant mieux si plusieurs fermes ont de grands entrepôts pour y faire le prémontage d’une centaine de paniers de façon efficace mais ce n’est pas mon cas. » (Havelock, Montérégie Ouest; 18 mars 2020)

Ce à quoi répond Frédéric Verville de la Ferme du Coq à l’Âne de Bury en Estrie: « […] Une façon de faire du prémontage sans vraiment faire de prémontage, c’est de faire le montage des paniers au point de chute à la place des clients. Nous aussi ça nous gosse de prémonter les paniers à la ferme, c’est vraiment long et on n’a pas l’espace, mais il y a des moments où on ne peut pas faire de mini-marché, comme lorsqu’on fait nos livraisons de décembre et qu’il fait -10°C dehors. Ce qu’on fait c’est qu’on prépare les paniers sous forme de mini-marché, mais on place le mini-marché avec les bacs dans le camion, qui est chauffé, et on assemble nous-même directement les paniers dans le camion pour ensuite les donner tout prêt dans un bac aux gens qui sont à l’extérieur. On prépare d’avance plusieurs bacs avec les légumes imposés et on attend que les gens arrivent pour nous dire comment compléter le panier avec les 2-3 choix qu’on propose pis c’est fini. Si jamais les mesures de lutte au virus s’étirent, je me vois bien faire ça à chacun de mes points de chute. De cette façon, on est les seuls à manipuler les légumes que les gens reçoivent et ça revient au même que faire du pré-montage en entrepôt, sauf qu’on le fait à la livraison, où on a le temps de le faire de toute façon. » (18 mars 2020)

De son côté, Léa Charest de la Ferme Hantée de Lotbinière avait déjà pris les devants étant donné qu’il restait deux semaines aux abonnements d’hiver (~100) quand la situation s’est corsée : « Déjà, la livraison des paniers de ce jeudi s’effectuera à même le camion de livraison dans des boîtes pré-montées [au lieu de la formule] mini-marché » (17 mars 2020). Arham Savoie, second propriétaire de l’entreprise, précise quant à lui que les manipulations de légumes au point de chute ont été faites exclusivement par les employés de la ferme.

Incertitude et détermination, attente et proaction sont à la fois perceptibles. C’est en ces temps d’adversité que la solidarité d’une collectivité tissée serrée se fait particulièrement apprécier. Par-delà des problèmes, des propositions de solutions émergent au fil des communications. La bonne information arrive rapidement au sein du réseau. Notamment grâce à Geoffroy Ménard du CETAB+ qui a redoublé d’efforts pour générer avec assiduité et rigueur un document évolutif qui répertorie les mesures d’adaptation à la crise sanitaire pour les entreprises maraîchères du Québec.

En parallèle chez nos voisins du sud, le magazine Growing for Market publiait le 1er avril dans son edition mensuelle le texte « Strategies for staying healthy and in business through the COVID-19 pandemic ».

Ce ne sont donc pas les initiatives d’adaptation qui manquent. Une dernière digne de mention, celle du Capitaine Dandelion (Arham Savoie de la Ferme Hantée) qui profite de la sortie de son tant attendu premier album de RAP légumier « Un vent de changement » pour l’offrir au coût modique de 3$ à quiconque s’abonne à un panier bio. En voici le teaser:

Comme me le mentionnait Antoine Gendreau-Turmel, « c’est le temps où jamais pour coopérer! » Alors malgré la distance, restons unis.

Ça va bien aller!



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